Par Yohann Agrebbe, le : (modifié 1 fois)
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On me demande parfois si Linux est meilleur que Windows, ou inversement. Lequel faut-il choisir, est-ce que Windows est vraiment plus performant, et est-ce que Linux est si difficile à utiliser ?

Ma réponse courte favorite consiste à retourner une autre question : Vaut-il mieux s'équiper d'une console de jeux vidéo ou d'une machine à écrire ? Le bon choix dépend évidemment de l'activité prévue, l'un des appareils se positionne à la pointe du ludisme et s'adresse au grand public, tandis que l'autre est fait pour travailler et nécessite une formation. C'est une représentation simple de la différence entre les deux OS, efficiente, et presque de bonne foi.

Mais j'ai aussi quelques réponses longues sous le coude, histoire de jeter le quidam en dilemme avec l'eau du bain. De façon générale, ceux qui veulent maîtriser leur environnement technologique devraient naturellement opter pour un système GNU/Linux. Cependant, toute réticence à mettre les mains dans le cambouis, ou bien la moindre dépendance à certains logiciels propriétaires, peut hisser Windows au rang de solution incontournable. Donnez-moi votre cap et je vous montrerai la direction à prendre, tâchez simplement de ne pas vous tromper de sens.

La perspective libriste

D'un côté, en tant que technophile et en tenant compte de l'aspect historique, je pourrais vanter en toute sincérité l'ingéniosité de certaines productions de Microsoft pour repousser les limites techniques de leur temps (DPMI), ainsi que la contribution à quelques grandes révolutions ergonomiques (Menu démarrer), ou encore saluer l'assiduité avec laquelle certains de ses illustres ingénieurs ont maintenu la rétrocompatibilité de l'API Win32.

Mais en explorant de près toutes les facettes de l'informatique, c'est à dire, sans mettre à la porte les questions de dignité humaine, nous trouvons aussi de quoi brosser un portrait accablant aux logiciels de la firme de Redmond. Ceux-ci évoluent vers un encadrement des utilisateurs toujours plus, disons-le sans détour, totalitaire : Il y a quelques années, Windows 10 était déjà dans le collimateur des nerds pour ses mises à jour impossibles ou très difficiles à contrôler, et à présent Windows 11 impose une identification via un compte Microsoft pour accomplir son installation. Le caractère obligatoire de cette identification ne connaît aucun motif technique valable, mais elle rejoint la longue liste des dispositifs bâtis dans un désert juridique, et qui permettent à un titan économique issu d'une puissance étrangère de renforcer son suivi de nos vies numériques. Hélas, il semblerait que nulle entité étatique au sein de la place du marché européen ne daigne entretenir efficacement la souveraineté de son royaume, nos institutions elles-même mettent souvent leur propre IT entre les mains de ces nouveaux colons d'outre-Atlantique. Je serais prêt à parier que l'une des prochaines étapes pour Microsoft consistera à interdire l'exécution des programmes extérieurs à son « Store », ce qui lui permettra de verrouiller le marché des applications, une coquette gâterie dont profitent déjà ses concurrents dominant le monde du smartphone.

D'aucuns visent à apporter une réponse politique, selon laquelle il serait urgent que les peuples se dotent de technologies alternatives soucieuses des libertés individuelles, de façon spontanée, et c'est là que notre valeureux chevalier blanc arrive à la rescousse, le très grandiose, le magnifique GNU/Linux ! Conçu spécialement pour être bricolé, il se présente comme la solution idéale pour nous rendre la main sur ce qu'affichent nos écrans… Avec un léger bémol tout de même, d'après certaines rumeurs, maîtriser ce système nécessiterait d'avoir beaucoup de temps à tuer devant soi, pour accomplir des opérations fastidieuses et affronter des ergonomies austères au quotidien. Nous reviendrons très bientôt sur cet aspect, mais que ces difficultés soit avérées ou non, cela n'a pas d'importance lorsque nous sommes préoccupés par le fait que la liberté individuelle se trouve sur la balance.

La perspective pragmatique

Si l'angle d'attaque purement humaniste nous pousse naturellement vers les solutions libres, comme il ne rend aucunement compte des questions d'optimalité et de simplicité, une approche plus pragmatique peut mener à des conclusions nuancées.

Dans le monde du libre, le diable se cache dans les détails, car Linux n'est pas un système unique et précis. Il s'agit plutôt d'une constellation de systèmes basés sur un noyau commun, que l'on appelle des distributions Linux. Il s'avère que des tas de distributions très différentes existent, elles se destinent parfois à des publics précis, peuvent être plus ou moins stables et maintenues… Certaines sont conçues pour respecter leurs utilisateurs, tandis que d'autres s'appellent Android ou Ubuntu.

Par conséquent, quitte à désigner une pluralité d'implémentations de concepts uniques, autant se focaliser sur leur origine commune : Le(s) système(s) UNIX en général.

Le système UNIX a beaucoup évolué depuis sa création aux alentours de 1970, à tel point qu'il ne désigne plus vraiment une technologie ou un produit précis. Il est aujourd'hui devenu une grande famille d'OS dont voici les ramifications :

Et là, nous comprenons que le monde UNIX est beaucoup plus compexe que nous pouvons l'imaginer depuis notre PC sous Windows, ce n'est pas un simple rassemblement de geeks et d'utopistes qui s'amusent sur leur temps libre, il y a aussi du vrai business, du Hi-Tech, du propriétaire bien verrouillé, et des géants de l'industrie comme IBM. D'ailleurs UNIX n'est pas non plus né dans le but de s'opposer à Windows, puisque ce dernier est apparu près de quinze ans plus tard, en 1985. Voilà de quoi tordre le cou à bien idées reçues.

Malheureusement, cette profusion de choix peut décourager, il s'agit d'un premier frein très sérieux à l'abandon de Windows. En effet, il est difficilement concevable de se lancer dans une nouvelle technologie si avant même d'insérer le moindre média bootable dans une machine, il faut passer des semaines à étudier les solutions existantes ou consulter l'avis d'un expert. Il n'existe aucune méthode miracle, la meilleure approche consiste à sélectionner plusieurs systèmes lors d'une analyse minutieuse, puis à les évaluer à tour de rôle en les installant sur le matériel ciblé. Et ces installations peuvent également virer au cauchemard, les distributions Linux et différentes versions d'UNIX sont très inégales sur ce sujet : Cela va de Linux MINT qui se déploie en quelques clics, à ArchLinux dont l'installation nécessite d'entrer des dizaines de lignes de commandes.

Revenons-en à Windows, lui est généralement déjà installé sur les ordinateurs au moment de leur achat, et prêt à l'emploi. Le constructeur de l'appareil s'assure lui-même de fournir un système clé en main, avec les bons pilotes déjà configurés pour exploiter au mieux la carte graphique et les périphériques locaux. Alors brisons un rêve tout de suite, ce luxe n'existe pas avec les UNIX (ou Linux) libres, et il ne faut pas croire les quelques distributions commerciales qui prétendent le contraire. Cependant la situation n'est pas si terrible pour la branche des GNU/Linux, car la maintenance du noyau commun est tellement active, bien financée, et aussi suffisamment habituée à faire en sorte de tourner sur des appareils variés sans y avoir été invité par les constructeurs, que de nombreux pilotes génériques pour Linux sont créés. La prise en charge demande souvent un peu de bricolage, et elle est moins bonne que celle de Windows, d'où la place indétrônable de ce dernier au sommet du gaming. Mais à l'inverse, en l'asence totale de pilotes spécifiques un Windows n'est pas très utilisable, tandis qu'un GNU/Linux permet déjà d'accomplir toutes les opérations de base d'un utilisateur classique, le point du Live ISO lui revient donc.

Et enfin, dernier gros sujet qui fâche, l'utilisation d'un système UNIX au quotidien est déroutante pour les non-experts s'ils ne disposent pas d'un accès facile à une assistance ou à une personne qui s'y connaît dans leur entourage. La raison ? Cela vient du design même d'UNIX, il est pensé pour être modulaire, chaque développeur peut ajouter une brique logicielle, réutiliser celle faite par un autre... L'idée est formidable pour les experts, mais que se passe-t-il si l'administrateur en charge du bon fonctionnement de notre ordinateur a oublié d'installer une brique ? Ou pire, si le développeur d'une brique a arrêté de s'en occuper, tandis que le reste du système évolue et finit par se retrouver incompatible ? Sans surprise, la conséquence est un dysfonctionnement de l'interface, un vilain petit bug visuel comme il en arrive régulièrement sur les environnements de bureau libres, et qui nécessite de plonger les mains dans le cambouis. Ceci dit, il existe des fondations très solides sous ces briques, sinon aucun ingénieur sérieux ne s'attarderait sur UNIX, c'est juste qu'elles sont invisibles. Au fond, l'outil dédié au contrôle des systèmes UNIX, qui est la véritable fonctionnalité atomique, le grand invariant entre toutes les distributions, la botte secrète des Power Users… C'est le fameux terminal !

Rappelons qu'à l'origine, UNIX s'utilisait en exécutant des commandes saisies sur un clavier, puis affichait leur résultat sous forme de texte. D'où le modèle de la machine à écrire, ou plus exactement, de la console « Télétype » (TTY). C'est aussi pour cette raison que les interfaces graphiques sont si mauvaises, elles ne sont qu'un petit gadget amusant affiché à l'écran par-dessus le vrai système, qui lui en général est extrêmement stable.

Par conséquent, comparer Windows et Linux en se basant sur leur interface graphique n'a de sens que sur le plan fonctionnel, et en aucun cas sur le plan technique !

Verdict, console de jeux ou machine à écrire ?

En résumé, Windows se distingue par sa capacité à faire fonctionner des jeux vidéos en pleine capacité, tandis qu'UNIX permet de se forger un environnement sur-mesure. L'interface graphique est native sous Windows, là où le terminal est le premier moyen de contrôler UNIX. Quant au respect de la liberté individuelle, Windows est peut-être le pire des systèmes d'exploitation, avant ceux dédiés aux smartphones.

Pour les utilisateurs qui ne peuvent pas s'empêcher de penser la technologie autrement que par le canal visuel, Windows paraît plutôt stable tandis que GNU/Linux donne l'impression d'être plus chaotique.

Tout ce qui concerne la bureautique, la navigation internet, et les autres pratiques triviales sur ordinateur, n'entre pas en ligne de compte car tous les systèmes le permettent très facilement. Attention toutefois, il y a un énorme « sauf » ! …SAUF pour les produits de la suite Microsoft Office, dont l'utilisation est presque impossible sur d'autres plateformes que Windows et Mac. En ce qui concerne les grands logiciels commerciaux comme ceux d'Adobe, le problème est le même, ils ne sont pas prévus pour tourner sur GNU/Linux.

Voici un tableau comparatif des différents systèmes et des usages auxquels ils sont adaptés :

Critère de sélection Système d'exploitation
GNU/Linux *BSD OpenBSD Windows Mac
Liberté × × ×
Gratuité × × ×
Personnalisation/sur-mesure × × ×
Sécurité ×
Développement logiciel (amateur) × × ×
Développement logiciel (avancé) ×
Power User × × ×
Progiciels propriétaires × ×
Grand public × ×
Gaming ×
Gaming (jeux rétro) × × ×
Bureautique/visio (non Microsoft) × × ×
Bureautique/visio (Microsoft Office) × ×
Navigation internet/email × × × × ×
Lecteur multimédia × × ×
Serveur × × ×
Matériel embarqué × ×
Live CD/USB ×

Ma recommandation finale est :

Si vous êtes un professionnel, voire un manager qui se demande quel système installer, alors le bon choix dépend du type de machine et de l'utilisateur. Pour des PC portables individuels, mieux vaut laisser les salariés choisir leur OS parmi plusieurs solutions proposées, c'est ainsi qu'ils seront les plus satisfaits et productifs. Dans une organisation plus industrielle avec d'éventuelles stations de travail locales, vous pouvez privilégier GNU/Linux qui est le bon compromis entre prise en charge du matériel, souveraineté numérique, légèreté et flexibilité technique, puis designer ou embaucher un responsable de leur bon fonctionnement. Attention à ne pas considérer cette responsabilité comme un simple petit plus, la gestion d'un parc informatique peut très rapidement devenir un travail à temps plein, quelque soit le système installé sur les machines. Pour un serveur, la meilleure solution est une distribution GNU/Linux légère et puissante comme Gentoo, ou bien un UNIX libre comme FreeBSD/OpenBSD.

Si vous êtes un particulier, alors vous utilisez sûrement Windows par défaut. Dans le cas où vous voudriez vous en défaire, vous pouvez essayer de vous renseigner un peu sur le fonctionnement de GNU/Linux de temps en temps, de trouver quelqu'un autour de vous qui s'y connaît et qui peut vous montrer comment il l'utilise. Sachez qu'il est possible d'installer GNU/Linux et Windows côte-à-côte sur un même PC, et d'avoir un petit menu permettant de choisir lequel des deux lancer à chaque démarrage. Cela permet de passer rapidement au libre, tout en gardant un filet de sécurité.